Qu’est-ce qu’une épreuve ?

Extrait de l’ouvrage « L’Homme et la Justice de Dieu sur Terre », Dr. Mohammad Saïd Ramadan al-Boutî.

Où as-tu pris l’idée selon laquelle une épreuve, ce ne peut être que, par exemple, quelqu’un qui a été amputé d’une main, ou qui a perdu la vue, ou encore, qui souffre d’une infirmité ?
Qui a dit que l’épreuve, c’était ce qui apparaissait extérieurement chez un homme, qui se matérialisait de façon évidente ici ou là dans son corps ?
Non, l’épreuve, c’est plutôt ce qui se glisse dans les replis de l’âme et qui brûle le cœur de son amertume ou son tourment.

Ce n’est donc pas ce que tu vois de tes yeux dans l’apparence de certaines personnes, mais bien ce que tu ne vois pas et que tes sens ne perçoivent pas, qui tourne dans leur âme, et qui contrôle leur cœur et leurs sentiments. Et l’épreuve les atteint par des voies plus larges que tu n’imagines…car tout homme passe par des épreuves et souffre leurs tourments.

L’origine de cette confusion sur le sens du mot épreuve, c’est que, lorsque tu croises un homme sourd ou muet, ton cœur se serre de pitié à son égard, et tu décides en toi-même que son âme souffre le martyre et que son cœur est miné par le chagrin. Et quand un peu plus loin, tu vois un autre homme qui roule à toute vitesse dans sa voiture de luxe et dont le visage semble auréolé de bonheur et de richesse, tu décides alors que son âme danse de joie et que son cœur est ivre d’aise et de bien-être.
Tu décides cela sans pouvoir lire dans les cœurs de ces deux hommes. Si tu y lisais, tu saurais que les paramètres sur lesquels tu t’appuies ne constituent pas une preuve de ce que tu avances, et que les causes de bonheur et de malheur ne se bornent pas aux apparences du corps : or c’est une faute très grave de lier l’état du cœur aux apparences.

Prenons l’exemple de quelqu’un qui s’égare avec sa voiture et se retrouve dans un labyrinthe dont il ne connaît pas l’issue, il souffre alors les affres d’une épreuve angoissante, même si, durant toute son errance, il est entouré de jardins verdoyants et d’effluves parfumés.

Quant à celui à qui les aléas du commerce ont occasionné des pertes inattendues, alors que c’est quelqu’un qui adore l’argent et qu’il est ravi lorsqu’une transaction le fait fructifier, il a alors le cœur brisé par ces pertes, écrasé par le poids d’une épreuve si dure que les mots peinent à l’exprimer. Or, si tu le voyais, tu jugerais sa vie agréable et paisible, dans sa jolie maison.

Un autre a le cœur rempli du désir de vivre avec une beauté; il s’imagine qu’il connaîtra le bonheur parfait s’il vit avec elle, et tandis qu’il se projette dans l’avenir, qu’il se raconte mille histoires sur ses espérances et qu’il a bon espoir qu’elles se réalisent, soudain tout change entre lui et elle, comme si un mur épais le séparait désormais de tous ses espoirs. Cet homme se consume dans les tourments de l’épreuve, comme s’il était pris dans un linceul de feu dont aucun des plaisirs de la vie, pas même les raffinements de la volupté, ne saurait atténuer l’ardeur. Or, si tu le voyais, tu ne verrais que de bonnes raisons de l’envier et de convoiter sa situation.

Il y a aussi celui que l’infortune a conduit à vivre une vie de plaisirs et de complète débauche et qui passe toutes ses nuits à tutoyer la jouissance en la traquant dans toutes les voluptés possibles et imaginables, pour tomber au lever du jour dans un sommeil lourd et continu. Et cette façon de vivre qui perdure longtemps te pousse à le croire heureux, quand il se pavane en tenue de soirée la nuit, dans l’éblouissement des néons ou sous des éclairages tamisés. Or, si tu entrais au cœur de son problème, si tu parvenais jusqu’ aux tréfonds de son âme, tu verrais que son cœur se consume de tourments, comme une forge d’où émanent des souffles ardents et étouffants. Son sommeil n’est que cauchemars, peuplés des nuages noirs de la détresse et de l’insatisfaction, qui assombrissent les moindres de ses sentiments et réflexions, visibles ou cachés, alors que le sommeil est, aux yeux des autres gens, une oasis de repos et de bonheur où il fait bon se délasser chaque fois qu’on s’est épuisé ou juste fatigué.

Et celui qui n’a trouvé aucun chemin menant à la foi en Dieu le Très-Haut, a dans son esprit toutes sortes de questions qui défilent, sur l’univers, sur l’être humain, sa raison d’être et sa destinée, sans qu’il trouve de réponses satisfaisantes ; La terreur et la douleur s’emparent soudain de son âme, à la vue des plaisirs affichés, des luttes et des agressions, de l’injustice ; autour de lui, les marques apparentes de luxe et de bien-être lui apparaissent dès lors comme autant d’éclairs fulgurants et terribles qui trouent les ténèbres d’une nuit de tempête : mauvais présages, plutôt qu’éclairage du chemin, sans qu’il en perce le secret ou le sens caché. Cet homme-là, si tu le voyais, tu le croirais heureux, alors que la terreur le possède. Et si tu l’observais, tu comprendrais que, par le biais de toutes ces questions, l’angoisse s’est glissée dans ses pensées, éprouvant son esprit et le poussant pour finir à la folie ou au suicide.

En revanche, nombreux sont ceux que Dieu a privés du don de la vue jouissent du bonheur d’une âme satisfaite qui ne connaît pas l’angoisse.
De même, bon nombre de ceux sur lesquels tu vois les signes de la misère et de la pauvreté ont le cœur qui bat d’une joie extraordinaire et étrange que tu ne conçois que dans tes souvenirs d’enfance.
Beaucoup de ceux que tu vois le corps perclus de maladies et de douleurs vivent avec des sentiments mélangés, entre la douleur physique et l’acceptation profonde de la réalité de leur vie et de ce que Dieu a choisi pour eux.

Je ne veux pas dire par cela que les épreuves qui sont apparentes sur le corps sont éphémères et sans influence sur l’âme, je veux simplement attirer l’attention de mon lecteur sur le fait que l’important, c’est ce que l’âme ressent, c’est l’état dans lequel se trouve le cœur. Je veux clarifier le fait que les malheurs qui influent sur les sentiments ne se limitent pas à ce genre de malheurs qui se voient sur les gens, provoquant chez toi la pitié ou la compassion. En effet, Il en existe bien d’autres sortes, et rares sont ceux qui y échappent totalement.

Et, pour résumer, on peut dire que la misère qui s’abat sur une personne ne provient point de l’impact de la calamité elle-même, quelle qu’elle soit, mais de la réaction de l’âme, quand elle refuse par arrogance d’accepter son malheur.

Extrait de l’ouvrage :

L’Homme et la Justice de Dieu sur Terre
Dr. Mohammad Saïd Ramadan al-Boutî
Editions Sagesse d’Orient, 95 pages, 2009

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